Jean T.

https://lecturesdereves.wordpress.com/

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par (Libraire)
25 novembre 2021

Le roman commence par la lecture qu’un jeune écrivain sénégalais, Diégane Latyr Faye, fait d’un livre mythique paru 70 ans plus tôt en 1938, "Le labyrinthe de l’inhumain". L’ouvrage est devenu introuvable à la suite du scandale déclenché dès sa parution par la critique qui a accusé l’auteur, T. C. Elimane, de plagiat tout en admettant qu’il était un écrivain talentueux. Le livre a été retiré de la vente, la maison d’édition s’est dissoute, le jeune auteur est resté inconnu et sa trace a été perdue.

Diégane pressent qu’il peut le retrouver et se lance à sa recherche. Il le piste en France, à Amsterdam, au Sénégal, en Argentine. Il affronte le colonialisme, les conséquences de la Shoah, rencontre des amis et deux femmes dont l’une détient des secrets… T. C. Elimane existe-t-il vraiment ? Où n’est-il qu’une invention ?
Le roman est un enchevêtrement d’évènements historiques et de fiction, de témoignages, de contes et d’intrigues dignes d’un parfait polar. C’est un roman labyrinthique qui réclame l’attention du lecteur qui pourrait s’y perdre, éprouver le vertige devant de très longues phrases non ponctuées, qui devra plus d’une fois avoir recours au dictionnaire (sauf peut-être s’il lit sur une liseuse) à cause d’un abondant vocabulaire maîtrisé par un auteur qui s’amuse avec les mots.
Mais la dernière page atteinte, il aura lu un livre foisonnant, un livre inclassable, un brillant hommage à la littérature, à la liberté de l’écrivain abordé la terrible et lancinante question "écrire ou ne pas écrire", oublié que ce qu’il a lu n’est pas le livre d’un "auteur africain" mais indiscutablement d’un "écrivain".
Ne tardez donc pas à vous ruer chez votre libraire, car, à croire Mohamed Mbougar Sarr, les livres peuvent disparaître...

Éditions Les Liens qui libèrent

par (Libraire)
25 novembre 2021

Une conversation entre deux économistes qu'on peut qualifier d'atypiques, deux universitaires, deux croyants (un musulman et un catholique), deux humanistes...
C'est un ouvrage d'accès parfois un peu rêche, mais très éclairant et stimulant pour la pensée..
On ne peut qu'en conseiller la lecture !

Éditions de L'Olivier

17,00
par (Libraire)
15 novembre 2021

Le Grand Nord de l’Alaska est le théâtre de "Blizzard". La neige est abondante et le vent violent. Ceux qui vivent là savent qu’il faut se terrer dans les maisons, avoir rentré du bois pour se chauffer pendant quelques jours, avoir bouché tout ce qui peut laisser entrer la neige et ne pas sortir.

Bess est une "fille de Californie, rousse à la peau dorée", une "originale" pour les locaux, qui fait ce qu’elle a décidé de faire. Ceux qui la connaissent se demandent les raisons de sa présence dans cette contrée peu hospitalière. Ils l’imaginent incapable de s’adapter au climat et à la vie rude de l’Alaska. D’ailleurs pourquoi est-elle sortie avec le jeune garçon qui lui a échappé le temps qu’elle renoue un lacet ?
Quand Benedict comprend qu’ils ne sont plus dans la maison, il demande l’aide Cole et partent à leur recherche. Benedict est un homme du Grand Nord qu’il connaît et aime profondément. À part une période d’errance au travers de nombreux États d’Amérique à la recherche de son frère disparu, l’Alaska est le seul endroit où il conçoit de vivre. Il y a fait venir l’enfant auquel il est très attaché, et Bess parce qu’elle était la première personne à qui l’enfant avait souri.
Cole part avec Benedict par respect pour son père, Magnus, "qui lui a tout appris". L’alcool lui permet de supporter la vie et la proximité de Freeman et de Bess, une fille "qui excite les convoitises".
Freeman est un noir, un vétéran du Vietnam qui dit n’avoir pas eu d’autre choix que d’habiter loin des autres. C’est un homme qui "a de la ressource pour un vieil homme". Il ne participe à la recherche, même s’il va se lancer dans le blizzard pour se rendre au plus vite à la maison de Thomas, le frère disparu de Benedict.
Le roman est structuré comme un thriller, avec des chapitres courts. Les personnages ont choisi de "Profiter de l’air pur, du gibier, du poisson. Être libre de vos actes, ne rendre de comptes à personne et peut-être ne croiser aucun être humain pendant des semaines" pour des raisons que Marie Vingtras distille au compte-goutte, faisant monter la tension. Chacun a une raison de se lancer dans la tempête : une culpabilité, une dette, un engagement, une affection bien cachée, une responsabilité, une haine bien recuite. Pour retrouver l’enfant, ils sortent de leurs vies isolées, se confrontent à la tempête, au blizzard que sont leurs secrets et la confrontation à eux-mêmes.
Les événements sont narrés sous forme orale par chacun et ce que dit l’un éclaire ce que dit l’autre, éclaire la violence contenue de leurs relations, le méfait qui crée la colère, l’urgence de plonger dans la tempête jusqu’à ce que la violence et peu à peu, la vérité de chacun et du garçon fassent surface.
L’Alaska évoque des espaces grandioses et infinis. Ici, le blizzard crée une clôture autour des personnages qui ne peuvent échapper ni du lieu, ni de la recherche de l’enfant, ni à eux-mêmes.
Marie Vingtras nous livre un premier roman angoissant, aussi glacial que le blizzard, aussi noir que la neige est blanche.

par (Libraire)
4 novembre 2021

Au Malawi, dans la région des Grands Lacs, vit Elia, une fillette d’une douzaine d’années, qui voudrait aller à l’école comme ses frères. Mais comme elle est une fille, elle doit rester sous l’autorité de sa mère qui, ce matin là comme d’autres, la charge de bidons et l’envoie sur la piste poussiéreuse, à la corvée d’eau. Elia a eu ses règles et sa mère le sait. Elle l’envoie dans "un camp de vacances pour jeunes filles", difficile d’accès et à l’écart de tout.

On fait la connaissance de Ladarius alors qu’il se rend à l’hôpital pour apprendre qu’il est atteint du sida. Ce qui l’inquiète est de savoir "quelle était la coquine qui m’avait refilé sa saloperie ?", "Je me foutais de tout, ou presque" car "Mon outil de travail, c’était mon sexe et quelques coups de reins. Moi, j’étais payé pour faire le Kusasa fumbi". Ladarius est un "fisi", un "homme-hyène" dont le métier est de déflorer les très jeunes filles pour leur éviter un mauvais sort, pour qu’elles soient pures et puissent se marier. Les familles confient leurs filles à la directrice du camp et paient pour qu’elle les prépare à la vie maritale. C’est le sort que subira Elia.
Ce qui est frappant est que l’homme-hyène ne ressent aucune culpabilité. Il est persuadé de faire un métier utile pour lequel il est plutôt bien rémunéré. Il vit à l’écart du village, dans une sorte d’exclusion de la communauté villageoise, comme un homme que l’on évite et rejette. En même temps, il est respecté parce qu’il assure la survivance d’une coutume ancestrale, par ailleurs interdite depuis 2013. Inutile de préciser qu’il n’est pas question d’amour dans ce rite, ni dans le mariage qui s’en suivra, généralement arrangé par les familles.
C’est certainement à cause de l’horrible noirceur de ce roman que je n’ai pas retrouvé l’éblouissante humanité de La chaise numéro 14, ni la fantaisie poétique du mystérieux Julius aux alouettes. Le roman m’a dérangé, la coutume étant barbare et révoltante. Je ne doute d’ailleurs pas que l’autrice a été choquée par le reportage paru dans le journal Le Monde, au cours de l’été 2017.
Mais de livre en livre, Fabienne Juhel a le talent de mettre la beauté de la nature en face de la barbarie humaine. Ici, elle décrit magnifiquement les arbres, le fleuve, la poussière du chemin, les bruit des bidons, la flore de cette contrée, le chant des oiseaux, le rire des hyènes.
Ce roman aux allures de conte plein de poésie est une réussite.

Le Rouergue

par (Libraire)
24 octobre 2021

Prévenons d’emblée qu’il y a des choses à ne pas chercher. D’abord, le lieu, Solak, une presqu’île "quelque part au nord du cercle arctique, avant la fin du siècle passé", un lieu imaginaire créé pour les besoins de l’histoire, un endroit loin de tout , abandonné, hostile.

Quatre hommes y vivent. Grizzly, le scientifique, plutôt jeune, qui a pour mission de comprendre la banquise, de mesurer la glace. Il est le seul qui "a un sens tout trouvé et plus solide auquel s’accrocher". C’est le plus bavard du groupe, un lecteur de poésie, un passionné d’écologie. Il quittera Solak au printemps suivant.
Les trois autres sont des militaires qui gardent le drapeau du pays auquel appartient Solak. Roq est le chasseur du groupe, celui qui trouve plaisir à tuer des ours pour faire l’approvisionnement en viande, et aussi pour tanner les peaux qu’il vendra quand viendra le bateau, à la fin de l’hiver arctique. C’est un homme massif, un violent, un rustre pas facile à vivre. Piotr, le narrateur, est sur l’île depuis vingt ans. C’est le chef des militaires. Il a à cœur de prendre soin de ses hommes, de veiller à ce qu’ils vivent au mieux dans des conditions climatiques extrêmes. Mais c’est le chef et il peut avoir des exigences. Le troisième militaire est un jeune, "le gamin", qui a été hélitreuillé pour remplacer Igor qui s’est suicidé, ne supportant plus la nuit polaire. Le jeune homme est muet, un "enfoiré de muet à la con" qui noircit les pages de ses carnets. Il est nerveux, tendu, énigmatique pour les autres hommes. Son arrivée perturbe le fragile équilibre de ce petit groupe
Que font sur ce bout de territoire, ces hommes durs au mal et au froid, ces hommes virils plein de force ? Rien ne donne sens à leur vie dans cet endroit, ils n’ont rien à désirer, leur vie semblant devoir se terminer sur cette île. Ils sont seuls face à eux-mêmes, sans horizon positif, sans rien qui puisse réchauffer leur vie. On ne saura que peu de choses sur les raisons de leur dépôt sur cette île, juste assez pour nous inquiéter et nous faire pressentir un drame puissant.
Et c’est la deuxième chose à ne pas chercher : comment ça va finir. Caroline Hinault a imaginé une fin imprévisible, aussi extrême et glaciale que le climat de l’île.
Ce roman très noir capte le lecteur et ne lui laisse aucun moment de répit à cause d’une écriture minimaliste et efficace. L’auteure ne décrit pas la violence de la situation et de ces hommes, elle la fait ressentir, elle nous y plonge par une façon d’écrire sèche, rude, âpre, sans u mot de trop. On n’a ni le besoin ni le temps d’imaginer les situations que leur danger, leur violence, leur folie, leur mystique, la beauté glaciale du paysage, leurs angoisses, leurs rancoeurs s’imposent au lecteur qui éprouve ce que vivent ces quatre hommes.
Avec une intrigue quasi inexistante, Caroline Hinault réussit à créer et maîtriser une tension qui nous empoigne et nous laisse sans voix à la fin du roman. Pour un premier roman, c’est très fort !