L'Autre Monde L.

1. Le sang jamais n'oublie

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Gallimard Jeunesse

par (Libraire)
20 avril 2016

Paris s'est éveillée

Larispem, c'est Paris en 1899. Oubliez l'Histoire telle que vous la connaissez : dans cet univers, les insurgés ont pris le pouvoir lors des événements de la Commune, et la classe dominante est désormais celle des louchébems, ou bouchers. C'est dans ce monde que vivent Carmine, apprentie louchébem, et Liberté, mécanicienne, toutes deux amies et maraudeuses la nuit tombée, à la recherche de trésors de l'Ancien Régime à revendre. Lors d'une de leurs sorties nocturnes, elles découvrent un livre qui semble être convoité par les Frères de Sang, qui, à la veille du siècle nouveau, complotent pour prendre leur revanche sur ce nouveau régime qu'ils ont refusé d'adopter. Cela aurait-il un rapport avec la maladie étrange qui touche les pensionnaires de l'orphelinat dans lequel a grandi Nathanaël ? Lui aussi décide de mener l'enquête !
Lucie Pierrat-Pajot réinvente l'Histoire tout en nous la faisant redécouvrir. Elle mélange l'argot – bien réel ! des bouchers du XIXème siècle ainsi que ses grandes figures, notamment Jules Verne, avec des éléments historiques complètement imaginaires, qui vont des inventions révolutionnaires aux discours politiques qui auraient pu exister si l'histoire avait eu lieu autrement.
Elle met en scène des héroïnes fortes, de vraies aventurières qui, dans une société qui prône l'égalité en toute chose, essaient de faire valoir l'égalité des sexes autant que celle des classes, en montrant qu'elle ne valent pas moins que les hommes bien qu'elles évoluent dans des univers typiquement masculins – un sujet remarquablement d'actualité pour un roman qui se passe il y a plus d'un siècle. Loin de faire de Larispem une société utopique, Lucie Pierrat-Pajot nous donne à réfléchir sur notre propre Histoire ; elle a l'art d'inventer un autre monde, tout en faisant que celui-ci reste profondément ancré dans notre réalité.

Actes Sud

par (Libraire)
16 avril 2016

La musique endurcit les moeurs

Confiteor est une confession, celle d'un homme, Adrià, qui perd ses souvenirs et qui décide de les partager une dernière fois avec son ami, Bernat, avant qu'ils ne disparaissent définitivement. Or, toute l'existence d'Adrià tourne autour d'un même objet : un violon. C'est une véritable passion, presque destructrice, qu'entretient Adrià avec le précieux instrument, pour lequel il trahira tout, y compris la femme de sa vie, Sara, véritable destinataire de ce récit confessionnel.
En effet, le véritable héros de ce roman est le violon plus que l'homme qui l'a possédé ou que tous ceux qui l'auront fabriqué, touché ou seulement convoité. On se retrouve ainsi au cœur d'une fresque historique grandiose, d'abord en pleine Inquisition, quand le bois dans lequel le violon sera taillé est encore à l'état d'arbre, on voit ensuite l'instrument traverser la dictature Franquiste, la Seconde Guerre Mondiale, avant de connaître enfin l'apogée de son pouvoir sur les hommes quand il rentre dans la vie d'Adrià ; car si ce violon est exceptionnel, ce n'est pas seulement grâce au bois dont il est fait, sa facture, ou sa musicalité, mais parce que cet instrument et taillé dans les passions humaines.
Jaume Cabré n'hésite pas à nous questionner sur cette humanité, sur le Mal profond qui la ronge, confondant les genres avec autant de talent que les intrigues ; car littérairement, Confiteor est aussi exceptionnel que l'instrument de musique dont il retrace l'histoire. Outre son intrigue complexe, la richesse de Confiteor s'observe aussi sur la forme. Jaume Cabré transgresse les lois de la narration pour mieux la réinventer. Il a le don de passer d'une période historique ou d'un point de vue à un autre, parfois dans la même phrase, avec une facilité déconcertante, et ce sans jamais perdre son lecteur. C'est sans doute ce qui rend l'exercice de style fascinant – d'autant plus quand il est réalisé à la perfection.

par (Libraire)
16 avril 2016

Panem et circenses

Dans un monde différent du notre, des adolescents orphelins dépérissent dans un pensionnat qui ressemble davantage à une prison, et où tout est fait pour ne surtout pas les rendre heureux. Lors d'une rare sortie autorisée chez leur consolante, sorte de mère de substitution, Helen et Milena rencontrent deux garçons de leur âge, Milos et Bart, condamnés au même sort misérable qu'elles. Ensemble, ils vont bientôt découvrir la véritable raison pour laquelle leurs parents ont disparu : ils ont été éliminés pour s'être opposés à la Phalange, l'organisation gouvernementale qui régit aujourd'hui leur quotidien. Ils décident alors de s'enfuir pour reprendre le combat mené par leurs aînés ; en effet, la peur et le danger peuvent-ils être pires que l'existence qu'ils ont dû mener jusqu'ici ?
Jean-Claude Mourlevat, avec Le Combat d'Hiver, invente un univers foisonnant, teinté de fantastique, qui défie l'imagination, et comme dans tous ses romans, totalement inédit. Il réussit à dépeindre des héros attachants et confondants de justesse, dont on ne peut que se sentir proche. Mais surtout, la grande force de ce roman, c'est qu'il fait vivre des moments de grâce à son lecteur, à travers le bleu artificiel d'un bout de ciel que l'on peut deviner au plafond d'une cellule, dans les chansons de Milena, dont la voix est exceptionnelle, et dans tous ces détails qui sont comme une note d'espoir au cœur d'un monde où celui-ci semble impossible. Jean-Claude Mourlevat arrive à susciter l'émotion au cœur de la barbarie, à faire émerger la vie dans un environnement mortifère, ou tout simplement à nous faire frissonner rien qu'en décrivant la neige. Le Combat d'Hiver est une ôde à la jeunesse, à l'amour, à l'amitié et surtout à la liberté, dont il parvient à donner le goût à ceux qui ne l'ont jamais connue. C'est un roman dans lequel l'imagination est mise à l'honneur, et grâce à laquelle les rêves deviennent accessibles.

par (Libraire)
16 avril 2016

Ce matin, un lapin...

Pablo Dupoildepinceau, peintre et jardinier à ses heures perdues, ayant planté tout l'été, se trouve fort dépourvu... quand il réalise qu'un lapin a pris ses quartiers dans son potager, et qu'il en profite pour grignoter ses provisions de légumes. Mais malgré ses efforts, plus il cherche à chasser l'intrus, plus celui-ci se sent à son aise. Notre peintre redouble alors de stratagèmes pour sauver son jardin, déversant ses poubelles ou inondant le terrier de l'indésirable...
Maintenant, retournez le livre, et préparez-vous à découvrir une toute autre histoire. Le rongeur Lapin Toutcourt échoue par hasard dans un jardin qu'il finit par trouver tout à fait à son goût, au point de décider d'y creuser son nouvel habitat. Cela tombe bien, le jardinier semble très hospitalier, pourvoyant meubles et piscine pour le logement, sans compter la nourriture très appréciable. Il se sent comme un invité, mais a-t-il bien compris l'intention de son hôte ?
Outre les illustrations inspirées et foisonnantes de Béatrice Rodriguez (qui nous avait déjà régalés dans le style animalier avec la série du Voleur de poule, dans la collection des Histoires sans Paroles chez Autrement), et qui donnent du relief au texte drolatique de Marie Nimier, ce qui fait l'originalité de l'album Au bonheur des lapins, c'est bien sûr sa forme. En effet, la surprise, ici, c'est de découvrir dans un seul livre deux albums, deux héros, deux versions de l'histoire, et une double page pour un dénouement – heureux évidemment.
L'histoire est tendre, et on se prend aisément d'affection, tant pour le lapin que pour le peintre, dans cette guerre de territoire qui se transforme rapidement en une escalade de malentendus. Chaque point de vue apporte son lot de rebondissements, à l'image des obstacles imaginés par Pablo, toujours tournés en dérision par le lapin malicieux, faisant de cet album un petit bijou d'humour... à dévorer par les deux bouts !

Au Diable Vauvert

par (Libraire)
16 avril 2016

Got milk ?

Par malheur, un matin, sur la table du petit-déjeuner, c'est le drame : il n'y a plus de lait. S'il n'en manquait que pour les céréales de enfants, on pourrait encore faire sans, mais pas de lait dans le thé du papa, ça, c'est impensable ! Voici donc ledit papa en route pour l'épicerie salvatrice. Après ce qui semble des heures – que dis-je, des siècles ! – il est enfin de retour. Ses enfants lui demandent ce qui l'a tant retardé, c'est alors qu'il leur raconte la plus absurde des aventures...
Par bonheur, Neil Gaiman est le roi du loufoque, du fantastique un peu déjanté sur les bords, si bien qu'il n'est pas étonnant de croiser un dinosaure inventeur au détour d'un saut dans l'espace temps. Pas étonnant, mais toujours jubilatoire. Et par bonheur, le lait était bien dissimulé dans la veste du papa. Celui-ci invente son épopée au fur et à mesure du récit, empruntant aux objets qui l'entourent pour nourrir son histoire, ajoutant même des détails – et des poneys – à la demande. Le mélange est explosif et réussi. Sans réfléchir, on se laisse emporter au gré des rebondissements, tous plus extraordinaires les uns que les autres, qui ponctuent l'aventure. Et la preuve que cette histoire est réelle ? C'est que le lait est là, ce matin, sur la table du petit-déjeuner, bien sûr !
Par bonheur, c'est un roman illustré ; car on ne peut décemment pas parler de ce livre sans mentionner l'illustration, toute aussi importante que le texte. Boulet, plus connu dans l'univers de la bande-dessinée qu'en littérature jeunesse, nous montre ici qu'il a plus d'une corde à son arc, et apporte une touche de folie supplémentaire à cette œuvre déjà peu ordinaire. Il donne vie à la galerie de personnages qui peuplent le récit, et aux scènes insensées que l'on aurait peut-être eu du mal à imaginer sans lui.
Une belle collaboration pour un petit-déjeuner qui ne s'est jamais autant mérité !